Comment la Compagnie au Coin du Cercle « écrit » ses spectacles...
par Maxime Franzetti, directeur artistique.
Je réunis le groupe autour d’une thématique.
Je demande souvent à mes acteurs de faire un travail, que j’appelle universitaire, en dehors de nos séances, de se « nourrir » et d’alimenter un maximum l’imaginaire. C’est cette première étape qui permet ensuite de proposer plus justement des digressions autour de notre thématique.
Les acteurs apportent beaucoup de matière (texte essentiellement) qui nous permet avant toute séance de travail de nous « conditionner », de nous rassurer aussi. Le fait d’avoir en quelque sorte l’aval ou l’appui de grands textes et grandes réflexions permet aux acteurs de rester centrés et efface le doute lié à la création, même si la plupart du temps les textes ne sont qu’un point de départ, une légitimité pour faire. Cette partie occupe la première heure de nos rendez-vous et je mets un point d’honneur à conserver cet échange même dans les derniers instants de notre création… ceci a le bénéfice de remettre en question jusqu’aux derniers moments nos certitudes. La verbalisation tient une place importante dans le processus de création, même si petit à petit les corps prennent le relais - avec plus de force car nourris de cette traversée.
La parole devient alors parole référentielle car non scénarisée. Elle est le résidu que le corps ne peut traduire, une parole exhibée. Je ne fixe pas un quota de textes, sauf quand il s’agit de suivre scrupuleusement la poésie théâtrale d’un auteur, mais généralement lors d’une création l’équilibre se fait autour de 70 pour le non verbal, 30 pour le verbal… Partir du texte, en tirer son essence, le traduire poétiquement par le corps, le verbal prenant le relais uniquement quand les corps sont arrivés au bout de toutes les tentatives.
L’écriture chorégraphique naît de « l’activation d’un corps », de communiquer par le biais d’une organicité, de recréer de nouvelles bases pour s’exprimer, redéfinir une architecture du « théâtre » ou de la « danse »…
L’improvisation créative est au début de notre recherche le moyen privilégié d’expression scénique. Je pose une somme de questions aux acteurs, que les textes liés à notre thématique m’ont éveillé, le Drame étant le point de départ de toute tentative. S’engage alors une recherche "seul", à deux ou en groupe qui débouche sur une série de petites représentations quotidiennes… Je récolte la poésie de chacun, je l’amalgame, la déstructure ou la recompose en groupe. Là où le parcours était singulier un choeur naît.
J’isole et cherche plus profondément l’essentiel de chaque morceau. D’une réponse je peux ne garder qu’un mouvement qui fera naître un tableau à lui tout seul. Réagir toujours, s’adapter à la nouvelle matière et interpréter de nouveau.
Dans les derniers instants la représentation naîtra de la répétition (chercher à rendre le plus lisible possible les morceaux) et le diapason de tous les moyens d’expressions réunis (musique, lumière….).
En réévaluant les classiques, je prône un théâtre épique où la mythologie antique est révélatrice de notre mythologie moderne, notre « tous les jours »… Il faut se mesurer courageusement à l’histoire pour éprouver plus justement notre présent, le comprendre et l’orienter ; non pas en délocalisant ou remettant au goût du jour, à la mode, nos références mythologiques ou historiques (il ne s’agit pas d’imiter formellement la réalité), mais en posant une passerelle entre nous et les passions absolues puisque celles-ci sont identiques, intemporelles…
Le travail de composition se fait par analogie, métaphorisation… détourner les choses pour leur faire dire encore plus. L’association joue souvent son rôle de révélateur pour la compréhension du public.
Le fait de transfigurer ou distordre le propos par la poétisation permet une identification plus juste.
La musique, la parole, le geste, le costume, tout cela assemblé dépasse le cadre de la danse ; c’est pourquoi je parle de théâtre où se donne une manifestation de l’activité humaine. Le théâtre est pour moi l’endroit de la représentation ; je préfère ne pas utiliser les terminologies usuelles qui segmentent
mon travail. Pour moi le plateau est un lieu où tout se mélange sans distinction. La tragédie et le travail du masque influencent chaque instant de la création. Le choeur est également un élément récurent.
Des danseurs qui jouent, des acteurs qui dansent, des corps qui parlent avec tous les moyens mis à leur disposition… Je ne veux pas non plus d’un théâtre de numéros mais plutôt d’un théâtre où ensemble, avec les possibilités de chacun, nous construisons une dramaturgie où le plus important n’est pas la performance physique de l’un ou l’autre mais bien la poétisation des corps pour servir le propos. Dire, dire, dire, par tous les moyens en dansant en chantant en parlant…
Je réfléchis souvent à ce que le spectateur pourra penser de telle ou telle chose et essaie avec force que la moindre variation puisse être regardée et appréciée par tous. J’aime la phrase de Vitez quand il parle d’un théâtre élitaire pour tous...